Blog et textes

  • La Peine de la Gauche

    La Peine de la Gauche

    Get Rich or Die Tryin’

    Depuis quelques mois, une ex me fait indirectement des reproches sur Instagram et sur Twitter. Ses publications tĂ©moignent d’une urgence mais restent vagues. Assez vite, dans le petit milieu de la musique et de la politique, plusieurs personnes devinent de qui elle parle. Elle multiplie les rĂ©fĂ©rences Ă  notre relation et camoufle Ă  peine mon nom. Des ami·e·s en commun essayent de la contacter. Ils se retrouvent bloquĂ©s un par un. Le dialogue est coupĂ©, semble impossible. J’ai envie de comprendre et peur de mal agir. En parler, ce serait empiĂ©ter sur sa parole, et inexplicable sans donner ma version. On prĂ©fère donc attendre, mĂŞme si c’est loin d’être agrĂ©able. Quelques semaines plus tard, cette incertitude grandit. Le bruit court de plus en plus. Notre propre public commence Ă  nous interroger. On se dit que si on y rĂ©pond, ça va ĂŞtre perçu comme du damage control. Mais aussi que si on ne le fait pas, on va nous soupçonner d’avoir voulu le cacher. On a du mal Ă  faire semblant, Ă  streamer comme si de rien n’Ă©tait. Ma santĂ© se dĂ©grade et celle de mon Ă©quipe aussi. Un soir, la pression s’accentue. Avant mĂŞme notre live, notre chat est rempli de questions. On se dit qu’on n’a plus le choix, on doit en parler. Mais parler de quoi ? Nous-mĂŞmes, on ne sait pas. On voulait que ce stream dure vingt minutes, il est beaucoup plus long, et n’ajoute que de la confusion Ă  la situation. Je dis que je me retire. Comme si ça allait tout apaiser.

    C’était le pire live de notre carrière. Comment on a pu se mettre dans un état pareil ? On est pas des peureux d’habitude, on ose dire ce qu’on pense devant des milliers de personnes chaque soir ou presque, alors comment on a pu en arriver là, comment on a pu se planter à ce point ?

    Le premier Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse est qu’on est de gauche. On en fait partie et on partage la plupart des angoisses qui la travaillent, y compris celle de la gestion des accusations de VSS dans les organisations politiques ou contre des crĂ©ateurs de contenu sur internet. Bien qu’on soit critiques de certaines pratiques comme le cancel ou la puretĂ© militante, on reste en questionnement face Ă  chaque « cas » rendu public. On s’interroge sur le sens qu’il y a Ă  prendre parti, tout en ayant conscience de la colère que l’impunitĂ© provoque. Cela explique qu’on n’ait pas toujours su comment rĂ©agir. Faut-il valider l’exclusion de la vie publique d’Adrien Quatennens au nom de l’exemplaritĂ© en politique ? Faut-il dĂ©fendre Taha Bouhafs quand on ne sait pas de quoi il est accusĂ© ? Comment se prononcer quand on ne connaĂ®t pas les tenants et les aboutissants de certaines histoires mais que le public attend un verdict et que le moindre doute nous rend suspect ?

    Je dois avouer que quand on m’a accusĂ©, mĂŞme indirectement, mĂŞme si c’Ă©tait vague, j’ai Ă©tĂ© tiraillĂ© et mon Ă©quipe aussi. Quand bien mĂŞme entre nous on connaĂ®t nos vies, nos histoires, nos relations, somme toute banales, on a honte. On culpabilise car on sait qu’on a forcĂ©ment fait du mal aux autres dans notre vie. De plus, on a conscience que dans notre milieu, sur les rĂ©seaux sociaux et Ă  gauche, quand on voit le nombre de mecs jamais inculpĂ©s, on a la sensation qu’il faudrait se mettre de cĂ´tĂ©. Et pourtant, mĂŞme en sachant cela, ne pas nous dĂ©fendre semble injuste.

    On ne peut pas rĂ©agir normalement du fait de notre statut, de notre public, de notre responsabilitĂ©. Mon ex non plus n’a pas accès Ă  cette normalitĂ© puisque ses tweets font des milliers de vues et se retrouvent dans des vidĂ©os de mĂ©dia d’extrĂŞme droite comme Frontières. Tout ça nous dĂ©passe et paraĂ®t dĂ©connectĂ© de la rĂ©alitĂ© et du bon sens, c’est-Ă -dire d’histoires pouvant ĂŞtre gĂ©rĂ©es sans autant d’enjeux et de rĂ©actions.

    Si on a paniquĂ© ainsi, ça tĂ©moigne aussi bien de notre fragilitĂ© politique (car elle est symptomatique de la gauche en gĂ©nĂ©ral et la Zawa n’en est qu’un exemple) que de notre fragilitĂ© Ă©conomique. La seule option envisageable semblait ĂŞtre de me retirer pour protĂ©ger les autres. Mais protĂ©ger quoi ? Des salaires ou une lutte politique ? Quand on sait que l’essentiel de nos revenus collectifs sont liĂ©s Ă  la chaĂ®ne Dany et Raz, et que c’est grâce Ă  ça que l’on peut mener des projets ambitieux, on se retrouve Ă  nouveau dĂ©munis.

    Avec Raz, j’ai fondé Zawa Prod pour une bonne raison : celle d’être indépendants, celle d’être le plus libre possible pour être le plus radical possible. On l’a aussi façonné avec un bas instinct : celui de protéger notre parole, et que, quoi qu’il arrive, que l’attaque vienne de l’extrême droite ou de la gauche molle, on ait notre réseau, nos moyens, notre audience pour continuer de dire ce qu’on veut dire.

    Pour nous accompagner, on a sélectionné avec une grande rigueur des personnalités comme Cassandre, Wissam, Ilies ou Mouffette. Avant tout, on partage avec elles l’essentiel de nos convictions, y compris à l’encontre d’une certaine doxa de gauche. Ensuite, ce sont nos amis, à qui nous confions nos vies, et qui connaissent les failles de nos personnalités. Notre loyauté et notre confiance mutuelle se sont fondées sur un constat : la difficulté que nous rencontrons à faire entendre nos voix, et la détermination que nous avons pour y parvenir.

    Notre stratégie a toujours été de gratter ce qu’on peut du capitalisme et détenir une partie de nos moyens de production. Je ne vois pas comment on peut lutter efficacement, encore moins dans le climat médiatique actuel, sans posséder ses propres caméras, son propre local, sa propre bouche. Ce ne sont ni les pigistes précaires de France Inter ni Jean-Michel Apathie qui me démontreront le contraire.

    Ce que j’avais peut-ĂŞtre sous-estimĂ©, ce sont les risques que comporte notre Ă©lĂ©vation sociale dans l’appel Ă  la facilitĂ© qu’est celui du gauchisme. Dites : « Le rĂ©alisme sociologique est qu’on vit dans une sociĂ©tĂ© » et vous ne cartonnez pas vraiment sur Instagram. Dites par contre : « Ce type est un sale mec », et vous avez des milliers de likes instantanĂ©ment. Dans une Ă©conomie aussi riche que prĂ©caire qu’est celle de Twitch, oĂą il est possible de gagner une centaine d’euros par heure, vous devez liver le plus souvent possible, le plus longtemps possible. Ensuite, vous devez monter des capsules et les republier sur diffĂ©rentes plateformes pour maximiser votre diffusion. Le choix est donc vite fait. Pour la plupart des crĂ©ateurs et crĂ©atrices en tout cas. Pour nous, il a toujours Ă©tĂ© un Ă©quilibre douloureux, car nous souhaitons autant percer l’algorithme que rester sensĂ©s malgrĂ© tout.

    C’est le problème dans lequel nous sommes pris : d’un cĂ´tĂ©, il faut faire de plus en plus d’argent, pour payer les conditions de notre indĂ©pendance Ă©conomique. De l’autre, pour y parvenir, nous devons composer avec un espace politique qui a l’habitude et le goĂ»t de se faire servir de la posture morale plutĂ´t que de la rĂ©flexion. Et plus nous sommes connus, plus nous prenons de la place dans le rapport de force en ligne, plus nous avons d’adversaires qui sont prĂŞts Ă  nous dĂ©zinguer, plus nous avons de failles qui deviennent visibles. Il est facile d’attaquer nos supposĂ©es contradictions : notre Ă©quipe manque de femmes, on est des patrons, nous gagnons de l’argent… bref, la face la plus visible est celle d’un duo de deux mecs blancs. Ce qui n’a rien d’Ă©tonnant, mais qui, dans le contexte de dĂ©sir d’un renversement immĂ©diat, nous rend quelque peu inadĂ©quats.

    « Zawa » vient du manga et de l’animĂ© Kaiji, qui raconte l’histoire d’un prolo un peu paumĂ© qui doit de l’argent Ă  des Yakuzas. Ces derniers lui font alors une proposition : participer Ă  des jeux d’argent avec d’autres endettĂ©s, dans lesquels ils auront une chance sur deux de devenir riche ou de mourir. Comme dans Squid Game (la cĂ©lèbre sĂ©rie Netflix elle-mĂŞme inspirĂ©e de Kaiji), ces jeux sont de faux jeux oĂą personne ne gagne, et oĂą tout le monde meurt dans des Ă©preuves horribles pour le plaisir sadique de quelques ultra-riches. Le mot « Zawa » apparaĂ®t alors souvent dans les bulles, Ă  l’écran, et dans le sound design de la sĂ©rie, pour traduire l’inconfort que ressent Kaiji lorsqu’il voit sa vie ĂŞtre mise en danger. Zawa est une onomatopĂ©e difficilement traduisible qui veut dire malaise, sentiment d’angoisse en japonais. Comme Kaiji donc, je me suis retrouvĂ© Ă  devoir faire un pari maudit : celui de jouer aux jeux mortels du capitalisme, et d’espĂ©rer rembourser mes dettes avant que je ne chute. Je me le suis tatouĂ© sur le cou, tel un mantra, et on en a fait une boĂ®te de prod. Au lieu de garder l’argent pour se payer un appart, on a relancĂ© la mise, on a prĂ©fĂ©rĂ© engager des personnes et payer du matĂ©riel qui profite aussi Ă  d’autres, on a pariĂ© encore et encore, et comme lui, on s’est retrouvĂ© au-dessus du vide, Ă  marcher sur ces fragiles plateformes que sont celles des rĂ©seaux sociaux, entre gauchisme et capitalisme.

    Masculinistes de gauche

    Pour illustrer cette tension, prenons une critique qui nous est souvent faite : Zawa Prod serait un « boy’s club », une clique de masculinistes misogynes. Une tiktokeuse a récemment fait plus de 40 000 likes en nous dénonçant comme tels. Cette théorie ne date pas d’hier. Pour la valider, certains n’ont eu honte de rien : ils ont pu me décrire comme le streameur qui défend les violeurs, dépeindre Raz comme un second couteau harceleur qui réduit les femmes en politique à leur physique, présenter Wissam comme un islamiste homophobe en taqiya, etc. Dans un registre moins diffamatoire, on nous reproche de ne jamais parler des femmes, sauf lorsque l’on critique des influenceuses d’extrême droite comme Thaïs d’Escufon, en déversant notre haine sexiste sur elles. Par ailleurs, on n’en verrait jamais dans nos émissions, quand bien même on en a soutenu et invité, de Rima Hassan à Theodora, en passant par Rachel Kéké ou Alice Cappelle.

    Comme l’a souvent fait remarquer Wissam, il vient moins naturellement au public de gauche de critiquer l’absence de prolos, de queers ou de noirs et d’arabes dans les autres Ă©quipes de gauche. Je me souviens comment notre sĂ©rie Les Mythes de la MasculinitĂ© avait Ă©tĂ© reçue en 2021, et pire encore, des polĂ©miques engendrĂ©es par le simple fait que je me sois mis Ă  la muscu… Ou comment la prĂ©sence de Mouffette passe Ă  la trappe, Ă  croire que c’est parce qu’elle est une femme trans. Mais prenons Cassandre. Il en est le parfait exemple. Très peu de gens sur l’internet français Ă©voquent autant les thĂ©ories fĂ©ministes que lui. Et pourtant, c’est comme si tout son contenu n’existait pas. Comme s’il n’était pas avec nous, que sa voix disparaissait, que ce qu’il faisait, il ne le faisait pas avec nous. Certes, il est « protĂ©gĂ© » par une transphobie : celles qui nous attaquent l’attaquent moins parce qu’elles savent qu’il a Ă©tĂ© socialisĂ© comme une femme, et que quelque part, il en restera toujours une, capable de comprendre leur rĂ©alitĂ©. Dans leur tĂŞte, c’est grâce Ă  son expĂ©rience d’ex-femme qu’il n’a jamais eu, lui, de problèmes personnels avec elles — alors qu’il est surtout trop gay pour ça. En bon fĂ©ministe qu’il est, Ă  longueur de live, en plus de vulgariser l’histoire du fĂ©minisme et ses diffĂ©rentes thĂ©ories, il critique ardemment les dangers conceptuels que sont la fĂ©minitĂ© sacrĂ©e, les TERFs, l’essentialisation des femmes au statut de victime Ă©ternelle, le fĂ©monationalisme, l’homonationalisme, les logiques excluantes des milieux progressistes… et j’en passe. Pourtant, Cassandre n’est pas lavĂ© de tout soupçon, parce qu’il a fait le choix d’être avec nous, parce qu’il n’a pas voulu ĂŞtre avec eux.

    Ces dernières annĂ©es, il faut noter une Ă©volution de la question des masculinitĂ©s dans le fĂ©minisme. Alors qu’elle a d’abord Ă©tĂ© rejetĂ©e, elle a petit Ă  petit Ă©tĂ© partiellement acceptĂ©e. Elle a commencĂ© Ă  ĂŞtre discutĂ©e dans des podcasts, des vidĂ©os, des livres… Après tout, c’est Ă  la mode d’être intersectionnel, et si on veut ĂŞtre aussi radical qu’on le prĂ©tend, on se doit de comprendre les liens entre genre, classe, et race. Malheureusement, cette dĂ©marche se limite souvent Ă  une posture superficielle, et il suffit qu’un groupe comme le nĂ´tre Ă©merge pour qu’il dĂ©range. On a beau se mĂ©fier du concernisme, on est conscient que la somme de nos identitĂ©s est effacĂ©e Ă  la seule lecture du genre.

    Oui, Ă  Zawa Prod, on est pour l’instant principalement des mecs. Des mecs d’origines prolo, geek, queer, arabes ou musulmanes, qui viennent parler avec leurs codes, dans un ancrage politique qui mĂ©lange la gauche radicale, le fĂ©minisme matĂ©rialiste, l’antiracisme dĂ©colonial. Dans tout ce qu’on a produit, c’est prĂ©cisĂ©ment parce qu’on est issus des masculinitĂ©s qu’on arrive si bien Ă  parler des incels, des beaufs, des vendeurs de formation en sĂ©duction, des gamers et des barbares. Avec notre ton de mecs, nos blagues de mecs, nos vĂ©cus de mecs. Si on a aucun mal Ă  se considĂ©rer de gauche, on a conscience d’avoir toujours Ă©tĂ© complĂ©mentaires aux discours fĂ©ministes et un remède aux discours masculinistes qui pullulent sur internet. C’est pour cela qu’on a Ă©tĂ© autant dĂ©criĂ©s que respectĂ©s et qu’on a trouvĂ© notre public. Cette façon de faire a politisĂ© un tas de meufs et de mecs paumĂ©s, mais pas que, car elle a aussi rassemblĂ© celles et ceux qui ne se retrouvaient pas dans les cases qu’on leur proposait ailleurs.

    Comment ça se fait alors qu’on soit perçu à ce point comme des antiféministes ? Est-ce parce qu’on s’inscrit parmi celles et ceux qui constatent qu’au même titre que l’écologie de jardin, le féminisme libéral est devenu le terrain privilégié et performatif de la petite bourgeoisie intellectuelle, et que dans la triste hiérarchie des luttes, ses conflits d’intérêt ont pris le dessus sur le reste ? Il faut bien constater que certaines appropriations du féminisme servent à plaquer des lectures essentialistes sur la masculinité et la féminité, à relayer des discours racistes, à passer sous silence d’autres dynamiques sociales, ou encore à réclamer l’alourdissement des peines et le renforcement de l’appareil policier et judiciaire. Et ces discours ne viennent pas uniquement de la droite. C’est même parfois dans les mouvements de gauche qu’ils sont enracinés.

    Nous pouvons nous moquer du caractère soporifique des confĂ©rences intellectuelles, la qualitĂ© douteuse de leur captation audio, le manque de reprĂ©sentation populaire dans les organisations et les partis de gauche, la timiditĂ© des discours antiracistes au regard de l’islamophobie ambiante, le rapport mĂ©prisant qu’ont les Ă©lites universitaires au divertissement, Ă  l’art et la culture, tout ça, nous pouvons tirer Ă  boulets rouges dessus, mais pas sur les angles morts du fĂ©minisme ! Sur ce sujet, chut, on est illĂ©gitimes. 

    Pourtant, c’est bien nos lectures féministes et queer qui nous ont permis de concevoir le genre dans sa globalité, et comprendre la masculinité comme un des rouages de sa complexité. C’est bien notre considération pour le féminisme matérialiste qui pose problème à nos adversaires libéraux et de droite. C’est pourquoi on se dit qu’il y a derrière ce reproche d’abord et avant tout un problème avec notre ton, avec notre façon de faire.

    Il y a un décalage entre la théorie et la pratique. La gauche foisonne de concepts pour parler de la sexualité, de la drogue, de la précarité, mais derrière ses prétentions progressistes, elle n’aime pas tant que ça quand des personnes expriment leurs dissonances, et encore moins avec leurs mots. Cela reste finalement sale, de parler vrai, de réalité crue et d’expériences torturées. Tant qu’on est dans l’abstraction, dans des séries ou des films, on peut s’en émouvoir, mais dès qu’on donne l’exemple de quelqu’un de concret, avec ses tares et ses défauts, on est sur une pente glissante. C’est forcément problématique. Comme si on cherchait à l’expliquer, ou pire, à l’excuser.

    L’ironie dans tout ça Ă©tant qu’on reste finalement assez loin des canons de la masculinitĂ© hĂ©gĂ©monique. Si nos attitudes et nos discours sonnent dĂ©jĂ  trop mascu pour certains, je n’ose me demander comment ils perçoivent les milieux d’oĂą nous provenons. C’est certainement la raison pour laquelle on ne peut, comme certains hommes aiment s’en vanter, considĂ©rer la masculinitĂ© par le seul prisme du dĂ©goĂ»t. A cause de ça, peut-ĂŞtre qu’on est pas safe, et qu’on ne le sera jamais. Peut-ĂŞtre qu’il serait prĂ©fĂ©rable que ces sujets soient traitĂ©s par des personnes plus polies, plus protĂ©gĂ©es, qui auraient alors le luxe de ne dessiner que les contours de l’abĂ®me sans jamais avoir Ă  y plonger. 

    On a l’impression que c’est cette vulgaritĂ© qui pose problème Ă  nos dĂ©tracteurs, et que c’est ce conflit politique qu’ils n’arrivent pas Ă  aborder avec nous. C’est cette libertĂ© que nous avons pour parler de nos vies et de nos failles, et cette façon de revendiquer une forme de droit Ă  l’erreur, Ă  la difficultĂ©, au fait d’avoir pu prendre des chemins qui semblent inexplicables pour les plus privilĂ©giĂ©s. C’est en tout cas la rĂ©sonance politique qu’elle suppose, et le prĂ©texte pour lequel beaucoup ne nous apprĂ©cient pas – et nous rĂ©sument Ă  de mĂ©chantes ordures. VoilĂ  pourquoi, lorsque mon ex me reproche d’être un pervers narcissique, nombre d’entre eux sortent du bois en affirmant qu’ils s’en « doutaient », que c’était « sĂ»r depuis le dĂ©but », et qu’on a « bâti nos carrières sur la misogynie ».

    Et si donc notre exploration et notre compréhension des masculinités sont ce qui nous vaut cette triste réputation, eh bien, allons-y. Ce n’est pas une étiquette qui nous enchante, loin de là ! Mais en tous cas, c’est une contradiction que nous aurons bien moins de mal à défaire que celles de ceux qui nous pointent du doigt.

    Pervers narcissique

    Quoi de plus Ă©vident pour Narcisse, si ce n’est l’exercice du reflet ?

    Je suis nĂ©, et comme tout le monde, j’ai pas trop compris pourquoi. Je dĂ©cevais visiblement souvent ma mère, vu qu’elle me frappait. Très jeune, on m’a annoncĂ© qu’elle Ă©tait malade, et qu’elle allait bientĂ´t mourir. On m’a conseillĂ© de ne pas pleurer. Comme je ne savais pas comment rĂ©agir, j’ai trouvĂ© ça un peu cool. Je lui en ai voulu de survivre. J’arrivais pas Ă  aimer l’école. Les profs et les adultes me disaient que j’étais nul. Je comprenais pas pourquoi c’était pas bien d’être un babtou, je comprenais encore moins pourquoi mes potes me disaient que c’était toujours mieux que de pas en ĂŞtre un. Je me suis enfermĂ©, je jugeais les autres. Quand j’ai eu internet, j’ai commencĂ© Ă  trop traĂ®ner dessus. J’y ai rencontrĂ© des types pas nets. J’ai jouĂ© au plus malin sur des forums. J’faisais le mec, mais quand mon grand frère a tabassĂ© ma mère, j’suis pas intervenu. J’ai pas assez stoppĂ© mes potes qui faisaient des vannes de merde, qui s’en prenaient aux meufs et aux autres. J’ai rigolĂ© Ă  gorge dĂ©ployĂ©e avec eux quand ils se moquaient de la go que j’aimais. Je lui en voulais d’être partie Ă  Paris, d’avoir plus d’opportunitĂ©s dans la vie que moi. J’me sentais si seul que j’ai fait du chantage au suicide pour retourner avec elle. RĂ©sultat je lui ai fait encore plus de mal. J’travaillais chaque vacances mais j’avais pas assez de thunes pour mes Ă©tudes. J’ai Ă©tĂ© agressĂ© 2 fois en 3 mois, alors ça m’a achevĂ©, j’ai dĂ» les arrĂŞter et rendre ma chambre de 9m² du Crous. J’avais vraiment envie de me foutre en l’air, j’ai d’ailleurs voulu me pendre dans la chambre de mes parents. Ils n’ont pas su quoi faire, et ils s’en sont voulu. Alors je m’en suis voulu aussi. Ils m’ont emmenĂ© voir un psy. J’arrivais plus Ă  dormir, je prenais des cachetons dont je comprenais ni le nom ni les effets. J’ai trouvĂ© une coloc. J’ai envoyĂ© une photo de mes couilles Ă  tout mon rĂ©pertoire pour faire rire des cons lors d’une de mes premières cuites. Il y avait mĂŞme mon ex et ma mère dedans. Dès le lendemain, j’ai pas trouvĂ© ça si drĂ´le mais j’ai mis deux ans de plus Ă  m’en excuser. J’ai fini par me sĂ©parer de ces mecs, ils m’ont harcelĂ© pendant des annĂ©es. J’ai trouvĂ© que c’était mĂ©ritĂ©. Un jour y en a un qui est venu me demander pardon, alors je l’ai remerciĂ© et on s’est remis Ă  se kiffer. Ma mère est retombĂ©e gravement malade. J’ai ratĂ© mes Ă©tudes, j’y arrivais pas, je prĂ©fĂ©rais boire, jouer aux jeux vidĂ©o et oublier. J’ai commencĂ© une mĂ©diocre chaĂ®ne YouTube, et j’enviais les stats des autres. J’étais tellement obnubilĂ© par ça, j’ai pas Ă©tĂ© voir tant que ça ma mère Ă  l’hosto. Le train Ă©tait cher et ça me servait d’excuse. Je l’ai laissĂ© crever sans lui dire assez combien je l’aimais. J’ai pas assez parlĂ© Ă  mon père quand il dĂ©primait. J’ai pas tĂ©lĂ©phonĂ© Ă  mon grand-père, parce que je lui en voulais. J’ai revu mon frère après dix ans, et je suis parti plus tĂ´t parce que c’Ă©tait trop violent. J’ai pas su ĂŞtre un bon frère. J’ai pas su ĂŞtre un bon fils.

    J’ai pas pris mes responsabilitĂ©s. J’ai plus su faire les vidĂ©os qu’on me demandait. J’ai lu tous les comms qui disaient que j’étais une petite merde autiste privilĂ©giĂ©e, un cuck et un pĂ©dĂ©, et j’ai Ă©tĂ© d’accord avec eux. J’ai commencĂ© Ă  fumer de la beuh, et Ă  boire massivement de l’alcool. Je suis devenu un droguĂ© et un alcoolique. J’ai arrĂŞtĂ© de payer mon loyer. J’diabolisais mon propriĂ©taire et les 450 € qu’il me volait, mais quand son fils m’a appelĂ© pour me dire que je devais le rembourser, parce qu’il venait de perdre son père et qu’il voulait vendre l’appartement, j’ai pas su quoi faire. Alors j’ai appelĂ© mon papa. Il m’a dit qu’il allait vendre sa voiture, bien qu’il vivait dans un petit village et qu’il en avait besoin. J’ai envisagĂ© de refaire un taf qui me plaisait pas, mais j’ai prĂ©fĂ©rĂ© faire un thread de salope. J’ai jouĂ© la victime, et des gens m’ont envoyĂ© quelques sous. J’m’en suis voulu et j’ai fait RĂ©ponse Ă  Internet. J’ai perdu mon toit et bizarrement presque tous mes potes. J’ai couchĂ© avec une meuf que j’aimais au dĂ©but, car je croyais qu’elle me considĂ©rait, et que j’allais m’installer dans son bel appart. Elle m’a jetĂ© pour un autre mec et parce que je trimballais mon chien. J’ai Ă©puisĂ© ce qu’il me restait d’amis en traĂ®nant chez eux. Je voulais pas retourner chez mon père. Je ne voulais plus ĂŞtre un poids pour lui. Cette meuf m’a rappelĂ©, et a acceptĂ© que je revienne chez elle s’il n’y avait plus mon chien. J’ai dĂ» abandonner mon chien. J’crois que ce jour, j’ai presque plus pleurĂ© que pour ma mère. J’avoue, mon cĹ“ur a eu du mal Ă  aimer Ă  nouveau. J’ai rencontrĂ© Raz. J’lui ai tout racontĂ©, et il m’a aidĂ© Ă  monter de nouveaux projets. Il a perdu son appart lui aussi, et puis son taf. Il s’est remis Ă  bader. J’ai dĂ» lui dire que c’était soit il streamait avec moi, soit il allait rester un junkie et crever d’overdose. Je sais pas pourquoi il m’a Ă©coutĂ©. J’ai rencontrĂ© Cassandre, j’avais pas confiance en lui parce que c’était un bourgeois. Pourtant c’est grâce Ă  lui qu’on a retrouvĂ© un toit. J’me suis barrĂ© direct de chez la meuf chez qui je crĂ©chais. Je lui ai toujours pas pardonnĂ© pour mon chien, je crois. J’ai posĂ© mon lit dans une chambre, après plus de trois ans sans en avoir, et j’ai perdu mon père le mĂŞme jour. J’l’ai rappelĂ©e et elle m’a aidĂ©e Ă  gĂ©rer son dĂ©cès lorsque j’y arrivais pas. Alors, je me suis dit qu’elle Ă©tait quand mĂŞme chouette. On Ă©tait quittes. Et on se quitte. C’est dur, et j’me rends compte que ça commence Ă  faire pas mal de blessures. J’arrĂŞte l’alcool, et la weed. J’me mets au sport, j’me promets d’être un autre homme. J’grimpe, j’grimpe, tellement que je crois que j’m’en sors. J’me mets avec une fille bien avec qui je traĂ®nais au squat. Mais son mal-ĂŞtre me renvoie Ă  mon mal-ĂŞtre. Alors je lâche la relation et j’me concentre sur Twitch. Ă€ la place, j’ai des plans culs minables. La vĂ©ritĂ©, ces gars et ces gos, j’les trouve trop bien, pas assez cassĂ©s pour me comprendre. J’ai du mal Ă  bander, ou Ă  pas stresser quand j’ken, parce que j’ai oubliĂ© comment on fait quand on en a vraiment envie. J’crois que j’en ai marre de baiser pour rien. J’vois Raz et Cassandre ĂŞtre heureux dans le salon le soir, et moi aussi j’veux ĂŞtre amoureux. J’suis jaloux d’eux. La coloc s’envenime en partie Ă  cause de ça, et chaque soir on doit pourtant streamer. Jouer les petits caĂŻds de la gauche sur internet, comme on s’imaginait l’ĂŞtre dans les squats.

    J’rencontre cette go, elle est comme moi. Elle a plus d’abonnĂ©s TikTok que moi. Elle fait un mĂ©tier mi-privilĂ©giĂ© mi-prĂ©caire comme moi, elle gagne plus que moi mais elle flippe plus que moi. Elle est malheureuse en amour aussi. On dĂ©cide de se voir de plus en plus. Je l’emmène dans mon univers, mais j’vois qu’on la considère moins et qu’elle en souffre. J’lui fais des leçons auxquelles je crois Ă  peine, sur le fait que dans la vie, avec un peu de force on peut s’en sortir. Elle me dit qu’elle, elle n’y croit pas, elle a trop peur de l’abandon. Elle veut que je m’affiche avec elle sur le net, que je sois fier d’elle, qu’on se montre ensemble. Je suis fier d’elle, mais j’ai peur que les trolls d’extrĂŞme droite que j’affronte mettent sa tĂŞte sur des miniatures abjectes. Alors je refuse, et elle pense que je l’aime pas. Elle se ferme parfois, parce que je suis irritable et que je m’Ă©nerve, parce que je priorise mon travail Ă  elle, parce qu’elle croit que quand j’vais voir quelqu’un, c’est pour la tromper. On s’embrouille mais on se soutient, on s’persuade l’un et l’autre qu’on n’aura de toute façon pas mieux. Un jour Ă  NoĂ«l on se boude. Je veux faire semblant qu’on devrait ĂŞtre heureux ensemble, qu’on est la seule famille qui se suffit, et elle non. Elle sait que c’est un mensonge, que nos parents ne sont pas lĂ  et que c’est ça le fond du problème. Je dĂ©mĂ©nage de la coloc, je trouve mon propre appart. Il est grand et bien, j’ai enfin un peu d’argent. Elle vient chez moi tout le temps. Tellement qu’au bout d’un moment, on finit par emmĂ©nager ensemble. C’était pas une si bonne idĂ©e. Peu après, j’ai besoin de vacances. Elle ne veut pas partir, mais elle ne veut pas que je parte sans elle non plus. Je lui propose de payer la plupart du voyage, et on s’envole. Sur place, on s’agace, on s’engueule de plus en plus. Elle me force Ă  participer Ă  son contenu, et se sent lassĂ©e du mien. On ne s’aime plus je crois. J’étais dans le dĂ©ni, je croyais que ce voyage allait nous renforcer, mais il me montre ce que je ne voulais pas voir : on s’étouffe, on s’insupporte. Elle ne veut pas me laisser aller boire un verre avec un pote. J’y vais quand mĂŞme. On se tire la gueule tout le reste des vacances ou presque. Le dernier jour, je lui dis que je n’en peux plus. Et qu’à notre retour, on se quittera. Je lui dis de rappeler sa proprio. Elle rĂ©cupère son appart. Elle me menace de se suicider. Je me reconnais. Elle dit qu’elle va disparaĂ®tre pour toujours, qu’elle va me bloquer de partout. Je lui dis qu’on a besoin de temps, lĂ , mais qu’on est pas obligĂ©s de se dĂ©tester, qu’on peut faire autrement, qu’on peut se comporter comme des adultes de plus de 30 ans. Elle part au KoweĂŻt, elle me dit que c’est pour un temps. Elle revient en urgence trois mois après. On se voit, avec des amis en commun. Elle m’explique que sa coloc l’a virĂ©e en l’insultant. Je la rassure en lui disant que sa pote est pas très cool. Elle me remercie et me dit bravo : elle voit que de mon cĂ´tĂ©, j’ai bien rĂ©ussi. Maintenant, on a des locaux, une Ă©quipe, un show qui tient la route. Je m’en veux de ce cĂ´tĂ© inĂ©galitaire, de la chance que j’ai qu’elle n’a pas eue. Je lui propose de participer, de l’aider, mais elle veut aussi voler de ses propres ailes, ce qui se comprend. Des gens avec qui on travaille l’aident avec plaisir. Je lui donne des conseils sur ses vidĂ©os, sur son projet d’émission, sur ses choix de logos. Elle se confie Ă  des amis qu’on a en commun, sur notre rupture, sur le fait qu’elle m’aime encore, que c’est toujours douloureux pour elle. Je trouve qu’elle m’envoie trop de messages, qu’elle fait des sortes de chaud/froid un peu bizarres, et qu’elle utilise des prĂ©textes professionnels pour ça. Avec Raz, on lui dit. Sans fermer la porte, en lui disant qu’on comprend que ça risque de lui prendre du temps. Elle finit par me bloquer, par nous bloquer, et m’accuse aujourd’hui de l’avoir mise sous emprise et avec elle le monde entier.

    Je ne lui en veux pas, j’ai toutes les raisons de penser que j’ai fait de la merde, que cette relation n’était pas bonne, ni pour elle, ni pour moi. Le tribunal d’internet exige de moi que je comprenne ce qui n’allait pas dans cette relation, et de faire le chemin, d’évoluer. L’ennui, c’est que je trouve que je l’ai dĂ©jĂ  fait. Si je l’ai quittĂ©e, c’est bel et bien parce que je trouvais que cette relation devenait toxique. Je n’ai pas envie d’invalider son ressenti pour autant. Je vois comment, Ă  travers les asymĂ©tries de la relation, Ă  cause de nos parcours de vie respectifs, de la taille dĂ©vorante de mes projets, de son emmĂ©nagement chez moi et pas chez elle, elle a fini par se dire qu’elle s’effaçait Ă  mon profit. Pour ça, j’en suis sincèrement dĂ©solĂ©. Et s’il le faut, je lui prĂ©senterai mes excuses autant de fois qu’il le faudra. J’aimerais qu’elle sache que la blesser n’a jamais Ă©tĂ© mon intention. J’ai cru en ce couple et j’ai voulu me battre pour le sauver, du mieux que je le pouvais. J’ai fini par me rendre compte de ces dĂ©sĂ©quilibres et j’en ai conclu que ça ne pouvait plus fonctionner. Je comprendrais qu’elle ne puisse pas me le pardonner. Si elle souhaite qu’un jour on en discute, ma porte sera toujours ouverte. Si elle ne le veut pas, j’espère qu’elle saura que je l’accepte. Et que cela ne regarde qu’elle.

    La Peine de la Gauche

    Dany et Raz ont craqué en live. Une chose est certaine : nous n’aurions pas dû réagir comme ça. Notre public est déçu. Nous n’avons pas été capables de réussir là où tous les autres ont échoué. Au-delà de ce qu’on a fait, et qu’on nous apprécie ou non, la réponse que tout le monde attend est : comment on fait ? Comment on gère dans ce genre de situations ? Le souci étant que personne ne sait vraiment.

    Il y en a qui prĂ©tendent avoir une solution, qui surfent sur ce vide politique Ă  coup de tiktoks, de tweets ou de vidĂ©os, pour incriminer, rappeler Ă  quel point ça les indigne, pourquoi eux sont vertueux. Ă€ peine 24 heures après, Mathieu Burgalassi tĂ©moigne sur son live qu’il reçoit des messages lui demandant de supprimer les entretiens qu’il a menĂ©s avec Raz et moi. Plusieurs de mes ex et de mes amis reçoivent des messages, parfois par dizaines, pour leur demander de tĂ©moigner ou de se prononcer sur mon cas. Tous s’immiscent dans ma vie privĂ©e, dans l’intimitĂ© de mes proches, et propagent des choses fausses Ă  notre Ă©gard. Ils dĂ©battent pendant des heures de ce qu’on devrait faire des agresseurs, de moi, des autres, tout en Ă©tant incapables d’envoyer ou de rĂ©pondre Ă  un message privĂ© pour tenter de comprendre la situation. Au lieu de ça, ils en font du contenu, et se gargarisent de bonnes mĂ©thodes. Une partie du public a l’impression d’obtenir des rĂ©ponses, de regarder des leaders qui savent quoi faire de leur colère. Une autre est déçue d’eux, en plus de nous.

    Bien sûr, ils savent que quelque chose est louche là-dedans. Ils n’aiment pas ces méthodes quand ça les touche. Ils ont conscience que ça a un impact concret sur la vie et la santé mentale des gens. Ils ont lu les ouvrages militants, vu les vidéos qui parlent de cancel culture, de moralisme progressiste, de logiques punitives. Ils ne veulent pas être associés à tout ça. C’est pourquoi ils répètent comme des perroquets être « pour la justice transformative » et que c’est « mal d’aller harceler les personnes concernées ». Pourtant ils le font. Ils ont toute cette violence sous les yeux, et s’en dégoûtent autant qu’ils s’en délectent.

    Quand ce genre d’affaires devient médiatique, ou finit en ligne, on voit bien la manière dont beaucoup les commentent et les traitent, deviennent juge, juré, avocat, procureur ou bourreau, voire tout à la fois. Ils sont pris par l’urgence de réagir, selon leurs principes politiques ou moraux. Mais ils occupent nécessairement une place extérieure. Ils deviennent dépositaires d’une parole, publique ou privée, et ne savent pas quoi en faire.

    C’est ce qui les amène presque toujours Ă  dĂ©possĂ©der les personnes concernĂ©es de leur propre tĂ©moignage : Ă  peine est-il posĂ© qu’il ne leur appartient dĂ©jĂ  plus. Le voilĂ  dissĂ©quĂ©, analysĂ©, passĂ© Ă  la moulinette de la thĂ©orie politique, mis Ă  distance d’une telle façon qu’on y perd l’émotion brute qui l’a entraĂ®nĂ© en premier lieu. La souffrance Ă  rĂ©parer se perd dans la tentative dĂ©sespĂ©rĂ©e des autres de donner un sens Ă  ce qui s’est passĂ©. On se retrouve alors piĂ©gĂ© dans une frustration partagĂ©e, qui fait l’inverse de soigner. Si le traumatisme peut s’apparenter Ă  une suspension du temps, oĂą la personne ressasse sans cesse l’Ă©vĂ©nement en en devenant prisonnière, la multiplication des discours et des prises de position reproduit alors ce schĂ©ma et le perpĂ©tue. On attend une sentence qui ne viendra pas. On ne fait que rĂ©pĂ©ter « Et après ? »; on extrapole, on fouille dans le moindre recoin, on dĂ©cortique chaque phrase, chaque intention, pour alourdir le dossier et justifier qu’aucune peine ne suffira jamais. 

    Pourtant, en principe, la justice, toute perfectible qu’elle soit, suppose la temporalité. Elle est censée recontextualiser les faits, solder la douleur, trancher pour permettre à la société et aux différentes parties d’avancer, de passer à autre chose. Mais la raison pour laquelle on critique autant la justice telle qu’elle est rendue, c’est aussi parce qu’elle est profondément inégalitaire. Il y a des personnes qui ne sont jamais condamnées, et d’autres qui le sont systématiquement. Ce sont principalement des hommes dans les deux cas, mais pas exactement les mêmes. On le sait, en France, nos tribunaux protègent plutôt les ministres que les victimes de la police.

    C’est cela que le call-out essaie de pallier : atteindre ceux qui sont inatteignables, faire valoir son vécu sans intermédiaire pour le rabaisser, visibiliser ce qui est habituellement caché. Quitte à ce que ça fasse du mal. On peut reconnaître que ça peut être légitime et nécessaire dans certains cas. Mais avoir recours à quelque punition que ce soit est un choix qui s’interroge. En supposant qu’elle puisse être plus efficace que destructrice, il faut délimiter clairement à partir d’où elle commence. Quel degré de gravité mérite quelle sanction ? Pour quelles cibles et pour combien de temps ?

    C’est lĂ  qu’il faut se poser et analyser. On peut trouver que notre rĂ©action Ă©tait nulle, mais admettre que celle des autres n’Ă©tait pas meilleure. Le call-out est un processus inarrĂŞtable qui une fois lancĂ© isole, interrompt le dialogue et Ă©clabousse toutes les personnes qui en font partie. Une sorte de peine qu’on applique sans discernement, sans ĂŞtre sĂ»r de ce qu’on en attend, et dont il devient impossible d’assumer tous les effets.

    Pour justifier la peine et la répression, on se sert souvent des cas les plus extrêmes, les monstres : leurs actes sont si terrifiants, qu’on peut facilement les juger, et s’en débarrasser, comme s’ils étaient des exceptions à ce qu’il se passe dans la société, que leurs actes n’étaient à aucun moment de notre ressort. Mais dans le cas des violences ordinaires, la plupart sont plutôt d’une affreuse banalité. Elles peuvent être tout aussi traumatisantes, mais elles sont plus complexes à trancher, plus douloureuses à reconnaître. Elles ne nous appartiennent pas totalement, et on en est aussi un peu tous et toutes responsables.

    Ce qu’on peut retenir des exemples rĂ©cents — ceux d’Adrien Quatennens et Taha Bouhafs — c’est que mĂŞme des organisations politiques progressistes, pourtant Ă©paulĂ©es par des fĂ©ministes spĂ©cialisĂ©es, n’ont pas su trouver d’issues satisfaisantes.
    Pour l’un, il y a eu violence, il y a eu condamnation, mais on a fait l’autruche sur la marche qui devait suivre. Pour l’autre, on ne sait toujours pas de quoi il est accusé, et il a été écarté malgré tout, en plein cœur d’une campagne de dénigrements racistes.

    L’incertitude autour de la manière de traiter ces situations rend leur gestion profondĂ©ment partiale. Cet arbitraire ouvre la voie Ă  l’instrumentalisation : les affaires de violences sexistes et sexuelles deviennent parfois le terrain oĂą se rejouent d’autres conflits politiques — au risque qu’elles paraissent « rĂ©glĂ©es », alors qu’elles ne le sont que sur un malentendu.

    C’est pourquoi j’ai un peu de mal avec tout ce qu’il se passe, que ce soit à propos de moi, ou à propos des autres. Quelque chose ne va pas avec ces innombrables histoires qui pullulent dans les cercles militants, les milieux artistiques et étudiants. Si j’en crois les dizaines de témoignages que j’ai reçus depuis cette histoire, pour toutes les personnes qui ont eu un jour à gérer ça, le même constat s’impose : il n’y a pas de mode d’emploi. Ne rien faire est un problème, car laisser le fautif en place, c’est quelque part accepter ses comportements, et envoyer un message catastrophique envers la victime. Mais l’isoler ou le virer, c’est une sanction souvent aussi inutile que trop sévère, qui réalise l’exploit de faire pire que la justice traditionnelle alors qu’elle était censée s’y substituer. Souvent, finalement, c’est tout le groupe qui s’en veut, et personne n’en sort avec le sentiment d’avoir avancé.

    Dans ces histoires de pratiques punitives communautaires, oĂą nous avons tout Ă  revoir, oĂą la place n’est plus Ă  l’écoute mais au cyberharcèlement et au bad buzz, mon ex et moi sommes au moins victimes de cette bĂŞtise. Le nĹ“ud n’est pas tant en moi, ou dans les mĂ©diocres comportements que j’ai pu avoir. Il est plutĂ´t inhĂ©rent Ă  cette manière absurde qu’a ma gĂ©nĂ©ration de tenter de rĂ©soudre son impuissance politique en la reproduisant.

    On le sait, la majoritĂ© des situations de violences sexistes, racistes, ou interpersonnelles ne sont pas que le fruit des individus qui les commettent. Elles sont aussi structurĂ©es, produites par des systèmes de dominations dans lesquels nous sommes tous et toutes pris. Il arrive mĂŞme, assez souvent, que l’on puisse commettre une violence sans forcĂ©ment s’en rendre compte, tant elles sont banalisĂ©es et reproduites. Mais dès qu’on parle de sujets graves, et notamment de VSS, qui est une des formes de violence les plus moralement dĂ©battues actuellement, lĂ  encore le problème est double. « Excuser » ou expliquer une VSS Ă  cause de la dimension systĂ©mique du patriarcat semble aussi dangereux et Ă©pouvantable que d’imputer la faute toute entière Ă  l’individu qui l’a commise. Comment faire, comment trouver un entre deux ? C’est la question Ă  un million d’euros. Celle qui pourrait rĂ©soudre des siècles de dĂ©bats philosophiques entre dĂ©terminisme et libre arbitre. Celle dont on a dĂ©sespĂ©rĂ©ment besoin.

    La vérité est multiple, c’est pourquoi il faut considérer toutes les paroles, tous les points de vue, pour déplier les situations dans lesquelles notre société inégalitaire nous précipite. Malheureusement, on est souvent désemparés face à ça, et on cherche une réponse morale, individuelle à des problèmes collectifs. On continue de raconter qu’il y a de grandes structures maléfiques qui nous incitent à mal faire, et qu’il suffirait d’une volonté héroïque pour leur tenir tête. Cela mène forcément à ce qu’il y ait d’un côté les gentils, les gens formés et éduqués, et de l’autre les merdes, les incapables de se déconstruire.

    N’oublions pas que nous prétendons parler aux minorités, aux opprimés, à celles et ceux qui portent mille stigmates sur le dos. Qui voudrait nous rejoindre, si nous appliquons un ticket d’entrée aussi cher, où il faut être infaillible pour être « légitime » ? Sommes-nous seulement bienveillants si on ne peut l’être qu’envers les gentils et les innocents, et non envers les malchanceux et les moins bons ?

    Je vois toutes ces prises de parole qui viennent rĂ©pĂ©ter « BrĂ»lons nos idoles » comme une litanie trop agitĂ©e. Mais Ă  l’inverse, pourquoi ne pas plutĂ´t les considĂ©rer comme humaines, c’est-Ă -dire parfois nulles ou dĂ©cevantes, parfois inexplicablement merveilleuses, souvent les deux, et en prendre soin en tant que telles ! Un MĂ©lenchon, soyons dĂ©jĂ  heureux d’en avoir un ! Ce n’est pas tous les pays en ce moment qui ont notre gauche. Certains n’en ont mĂŞme plus. Si prĂ©cisĂ©ment il n’y a pas de femmes lĂ  oĂą il y a difficilement un homme, c’est que les trous de souris sont encore trop petits. 

    Bien Ă©videmment, l’homme providentiel est un mythe. Mais paradoxalement, beaucoup l’attendent lĂ  oĂą ils croient le rejeter. Ă” seigneur, s’il vous plaĂ®t, dans le cadre de cette lutte bientĂ´t perdue, envoyez-nous des anges qui n’existent pas pour remplacer les imparfaits qui la mènent dĂ©jĂ  ! 

    ArrĂŞtons les enfantillages. On joue avec le feu. Nous perdons un temps fou Ă  remettre constamment en cause les rares figures et initiatives que nous avons, au service de la droite et de la rĂ©action. Le dernier exemple en date est celui de la France Insoumise et de son affiche sur Cyril Hanouna supposĂ©e antisĂ©mite. Ă€ l’heure oĂą l’extrĂŞme droite au pouvoir fait de vĂ©ritables saluts nazis en public, les libĂ©raux tombent dans le piège et finissent moins gĂŞnĂ©s par eux que par nous. Si on veut vĂ©ritablement faire front, on doit s’attaquer aux racines des problèmes, pas seulement Ă  leurs symptĂ´mes — au risque d’en retrouver chez n’importe qui. Ayons au moins ce rĂ©flexe Ă  l’Ĺ“il, ne serait-ce que parce qu’il s’est retournĂ© plus d’une fois contre nous.

    Geoffroy de Lagasnerie nous alertait récemment sur la nécessité de se méfier de penser la lutte dans les mêmes termes « d’impunité » et de « responsabilité personnelle » que la droite. Certes, qu’il s’agisse des ultra-riches, des dealeurs de drogue ou des prédateurs sexuels, en fonction de nos préférences politiques, ce ne sont pas les mêmes personnes que notre colère vise. Mais le risque que l’on court, en refusant tout projet politique qui n’aura pas pour finalité d’être abolitionniste, c’est celui de conserver le même ordre social, car, à la fin, ce sont toujours les mêmes qui trinquent quand on choisit de renforcer l’arsenal répressif.

    Ce n’est ni pour mon cas, ni pour demain, ni peut-être même pour ce siècle ou le prochain, qu’on trouvera comment faire justice. L’humanité a progressé sur des centaines de sujets, sur des choses aussi complexes que la médecine ou la physique, en mettant son logiciel à jour, à la lumière des sciences et de l’histoire. Mais quand il s’agit de nos blessures, comment se fait-il que nous continuions de nous punir, de nous enfermer, voire de nous tuer ? Pourquoi sommes-nous incapables de réparer le mal que l’on se fait sans imaginer faire du mal en retour ? Si l’on veut résoudre ce blocage, il semble que nous devons presque tout repenser. C’est pourquoi l’effort paraît si difficile, si idéaliste, si insurmontable.

    On pourrait croire que c’est Ă  cause de notre appĂ©tence naturelle pour la vengeance. Mais je prĂ©fère parier sur notre empathie plus que sur notre ressentiment. En rĂ©alitĂ©, je crois que dans notre vie quotidienne, on cherche justement Ă  Ă©viter de sanctionner les autres, Ă  rĂ©soudre les conflits pacifiquement, idĂ©alement Ă  travers la communication et le temps. Dans ce monde qui se noircit, oĂą la guerre et l’effondrement Ă©cologique hantent nos vies comme d’épais et sombres nuages, condamner moins durement ce que nous sommes est bien ce qui pourrait nous en sauver. 

    C’est sur cette banalitĂ© que je fonde mon espoir. Le jour oĂą l’humanitĂ© acceptera sa laideur, elle y apercevra le reflet de sa beautĂ©. Ignorer la bontĂ© qui règne en nous, c’est comme se regarder dans un miroir et ne voir que ses dĂ©fauts. Cela ne peut mener qu’à se dĂ©tester soi, et les autres en retour. Alors, ne nous posons pas en juge, afin de n’être pas jugĂ©s ; car c’est de la façon dont nous jugeons qu’on nous jugera, comme nous l’a soufflĂ© celui qu’on a crucifiĂ© pour nos pĂ©chĂ©s.