Get Rich or Die Tryin’
Depuis quelques mois, une ex me fait indirectement des reproches sur Instagram et sur Twitter. Ses publications témoignent d’une urgence mais restent vagues. Assez vite, dans le petit milieu de la musique et de la politique, plusieurs personnes devinent de qui elle parle. Elle multiplie les références à notre relation et camoufle à peine mon nom. Des ami·e·s en commun essayent de la contacter. Ils se retrouvent bloqués un par un. Le dialogue est coupé, semble impossible. J’ai envie de comprendre et peur de mal agir. En parler, ce serait empiéter sur sa parole, et inexplicable sans donner ma version. On préfère donc attendre, même si c’est loin d’être agréable. Quelques semaines plus tard, cette incertitude grandit. Le bruit court de plus en plus. Notre propre public commence à nous interroger. On se dit que si on y répond, ça va être perçu comme du damage control. Mais aussi que si on ne le fait pas, on va nous soupçonner d’avoir voulu le cacher. On a du mal à faire semblant, à streamer comme si de rien n’était. Ma santé se dégrade et celle de mon équipe aussi. Un soir, la pression s’accentue. Avant même notre live, notre chat est rempli de questions. On se dit qu’on n’a plus le choix, on doit en parler. Mais parler de quoi ? Nous-mêmes, on ne sait pas. On voulait que ce stream dure vingt minutes, il est beaucoup plus long, et n’ajoute que de la confusion à la situation. Je dis que je me retire. Comme si ça allait tout apaiser.
C’était le pire live de notre carrière. Comment on a pu se mettre dans un état pareil ? On est pas des peureux d’habitude, on ose dire ce qu’on pense devant des milliers de personnes chaque soir ou presque, alors comment on a pu en arriver là, comment on a pu se planter à ce point ?
Le premier élément de réponse est qu’on est de gauche. On en fait partie et on partage la plupart des angoisses qui la travaillent, y compris celle de la gestion des accusations de VSS dans les organisations politiques ou contre des créateurs de contenu sur internet. Bien qu’on soit critiques de certaines pratiques comme le cancel ou la pureté militante, on reste en questionnement face à chaque « cas » rendu public. On s’interroge sur le sens qu’il y a à prendre parti, tout en ayant conscience de la colère que l’impunité provoque. Cela explique qu’on n’ait pas toujours su comment réagir. Faut-il valider l’exclusion de la vie publique d’Adrien Quatennens au nom de l’exemplarité en politique ? Faut-il défendre Taha Bouhafs quand on ne sait pas de quoi il est accusé ? Comment se prononcer quand on ne connaît pas les tenants et les aboutissants de certaines histoires mais que le public attend un verdict et que le moindre doute nous rend suspect ?
Je dois avouer que quand on m’a accusé, même indirectement, même si c’était vague, j’ai été tiraillé et mon équipe aussi. Quand bien même entre nous on connaît nos vies, nos histoires, nos relations, somme toute banales, on a honte. On culpabilise car on sait qu’on a forcément fait du mal aux autres dans notre vie. De plus, on a conscience que dans notre milieu, sur les réseaux sociaux et à gauche, quand on voit le nombre de mecs jamais inculpés, on a la sensation qu’il faudrait se mettre de côté. Et pourtant, même en sachant cela, ne pas nous défendre semble injuste.
On ne peut pas réagir normalement du fait de notre statut, de notre public, de notre responsabilité. Mon ex non plus n’a pas accès à cette normalité puisque ses tweets font des milliers de vues et se retrouvent dans des vidéos de média d’extrême droite comme Frontières. Tout ça nous dépasse et paraît déconnecté de la réalité et du bon sens, c’est-à-dire d’histoires pouvant être gérées sans autant d’enjeux et de réactions.
Si on a paniqué ainsi, ça témoigne aussi bien de notre fragilité politique (car elle est symptomatique de la gauche en général et la Zawa n’en est qu’un exemple) que de notre fragilité économique. La seule option envisageable semblait être de me retirer pour protéger les autres. Mais protéger quoi ? Des salaires ou une lutte politique ? Quand on sait que l’essentiel de nos revenus collectifs sont liés à la chaîne Dany et Raz, et que c’est grâce à ça que l’on peut mener des projets ambitieux, on se retrouve à nouveau démunis.
Avec Raz, j’ai fondé Zawa Prod pour une bonne raison : celle d’être indépendants, celle d’être le plus libre possible pour être le plus radical possible. On l’a aussi façonné avec un bas instinct : celui de protéger notre parole, et que, quoi qu’il arrive, que l’attaque vienne de l’extrême droite ou de la gauche molle, on ait notre réseau, nos moyens, notre audience pour continuer de dire ce qu’on veut dire.
Pour nous accompagner, on a sélectionné avec une grande rigueur des personnalités comme Cassandre, Wissam, Ilies ou Mouffette. Avant tout, on partage avec elles l’essentiel de nos convictions, y compris à l’encontre d’une certaine doxa de gauche. Ensuite, ce sont nos amis, à qui nous confions nos vies, et qui connaissent les failles de nos personnalités. Notre loyauté et notre confiance mutuelle se sont fondées sur un constat : la difficulté que nous rencontrons à faire entendre nos voix, et la détermination que nous avons pour y parvenir.
Notre stratégie a toujours été de gratter ce qu’on peut du capitalisme et détenir une partie de nos moyens de production. Je ne vois pas comment on peut lutter efficacement, encore moins dans le climat médiatique actuel, sans posséder ses propres caméras, son propre local, sa propre bouche. Ce ne sont ni les pigistes précaires de France Inter ni Jean-Michel Apathie qui me démontreront le contraire.
Ce que j’avais peut-être sous-estimé, ce sont les risques que comporte notre élévation sociale dans l’appel à la facilité qu’est celui du gauchisme. Dites : « Le réalisme sociologique est qu’on vit dans une société » et vous ne cartonnez pas vraiment sur Instagram. Dites par contre : « Ce type est un sale mec », et vous avez des milliers de likes instantanément. Dans une économie aussi riche que précaire qu’est celle de Twitch, où il est possible de gagner une centaine d’euros par heure, vous devez liver le plus souvent possible, le plus longtemps possible. Ensuite, vous devez monter des capsules et les republier sur différentes plateformes pour maximiser votre diffusion. Le choix est donc vite fait. Pour la plupart des créateurs et créatrices en tout cas. Pour nous, il a toujours été un équilibre douloureux, car nous souhaitons autant percer l’algorithme que rester sensés malgré tout.
C’est le problème dans lequel nous sommes pris : d’un côté, il faut faire de plus en plus d’argent, pour payer les conditions de notre indépendance économique. De l’autre, pour y parvenir, nous devons composer avec un espace politique qui a l’habitude et le goût de se faire servir de la posture morale plutôt que de la réflexion. Et plus nous sommes connus, plus nous prenons de la place dans le rapport de force en ligne, plus nous avons d’adversaires qui sont prêts à nous dézinguer, plus nous avons de failles qui deviennent visibles. Il est facile d’attaquer nos supposées contradictions : notre équipe manque de femmes, on est des patrons, nous gagnons de l’argent… bref, la face la plus visible est celle d’un duo de deux mecs blancs. Ce qui n’a rien d’étonnant, mais qui, dans le contexte de désir d’un renversement immédiat, nous rend quelque peu inadéquats.
« Zawa » vient du manga et de l’animé Kaiji, qui raconte l’histoire d’un prolo un peu paumé qui doit de l’argent à des Yakuzas. Ces derniers lui font alors une proposition : participer à des jeux d’argent avec d’autres endettés, dans lesquels ils auront une chance sur deux de devenir riche ou de mourir. Comme dans Squid Game (la célèbre série Netflix elle-même inspirée de Kaiji), ces jeux sont de faux jeux où personne ne gagne, et où tout le monde meurt dans des épreuves horribles pour le plaisir sadique de quelques ultra-riches. Le mot « Zawa » apparaît alors souvent dans les bulles, à l’écran, et dans le sound design de la série, pour traduire l’inconfort que ressent Kaiji lorsqu’il voit sa vie être mise en danger. Zawa est une onomatopée difficilement traduisible qui veut dire malaise, sentiment d’angoisse en japonais. Comme Kaiji donc, je me suis retrouvé à devoir faire un pari maudit : celui de jouer aux jeux mortels du capitalisme, et d’espérer rembourser mes dettes avant que je ne chute. Je me le suis tatoué sur le cou, tel un mantra, et on en a fait une boîte de prod. Au lieu de garder l’argent pour se payer un appart, on a relancé la mise, on a préféré engager des personnes et payer du matériel qui profite aussi à d’autres, on a parié encore et encore, et comme lui, on s’est retrouvé au-dessus du vide, à marcher sur ces fragiles plateformes que sont celles des réseaux sociaux, entre gauchisme et capitalisme.
Masculinistes de gauche
Pour illustrer cette tension, prenons une critique qui nous est souvent faite : Zawa Prod serait un « boy’s club », une clique de masculinistes misogynes. Une tiktokeuse a récemment fait plus de 40 000 likes en nous dénonçant comme tels. Cette théorie ne date pas d’hier. Pour la valider, certains n’ont eu honte de rien : ils ont pu me décrire comme le streameur qui défend les violeurs, dépeindre Raz comme un second couteau harceleur qui réduit les femmes en politique à leur physique, présenter Wissam comme un islamiste homophobe en taqiya, etc. Dans un registre moins diffamatoire, on nous reproche de ne jamais parler des femmes, sauf lorsque l’on critique des influenceuses d’extrême droite comme Thaïs d’Escufon, en déversant notre haine sexiste sur elles. Par ailleurs, on n’en verrait jamais dans nos émissions, quand bien même on en a soutenu et invité, de Rima Hassan à Theodora, en passant par Rachel Kéké ou Alice Cappelle.
Comme l’a souvent fait remarquer Wissam, il vient moins naturellement au public de gauche de critiquer l’absence de prolos, de queers ou de noirs et d’arabes dans les autres équipes de gauche. Je me souviens comment notre série Les Mythes de la Masculinité avait été reçue en 2021, et pire encore, des polémiques engendrées par le simple fait que je me sois mis à la muscu… Ou comment la présence de Mouffette passe à la trappe, à croire que c’est parce qu’elle est une femme trans. Mais prenons Cassandre. Il en est le parfait exemple. Très peu de gens sur l’internet français évoquent autant les théories féministes que lui. Et pourtant, c’est comme si tout son contenu n’existait pas. Comme s’il n’était pas avec nous, que sa voix disparaissait, que ce qu’il faisait, il ne le faisait pas avec nous. Certes, il est « protégé » par une transphobie : celles qui nous attaquent l’attaquent moins parce qu’elles savent qu’il a été socialisé comme une femme, et que quelque part, il en restera toujours une, capable de comprendre leur réalité. Dans leur tête, c’est grâce à son expérience d’ex-femme qu’il n’a jamais eu, lui, de problèmes personnels avec elles — alors qu’il est surtout trop gay pour ça. En bon féministe qu’il est, à longueur de live, en plus de vulgariser l’histoire du féminisme et ses différentes théories, il critique ardemment les dangers conceptuels que sont la féminité sacrée, les TERFs, l’essentialisation des femmes au statut de victime éternelle, le fémonationalisme, l’homonationalisme, les logiques excluantes des milieux progressistes… et j’en passe. Pourtant, Cassandre n’est pas lavé de tout soupçon, parce qu’il a fait le choix d’être avec nous, parce qu’il n’a pas voulu être avec eux.
Ces dernières années, il faut noter une évolution de la question des masculinités dans le féminisme. Alors qu’elle a d’abord été rejetée, elle a petit à petit été partiellement acceptée. Elle a commencé à être discutée dans des podcasts, des vidéos, des livres… Après tout, c’est à la mode d’être intersectionnel, et si on veut être aussi radical qu’on le prétend, on se doit de comprendre les liens entre genre, classe, et race. Malheureusement, cette démarche se limite souvent à une posture superficielle, et il suffit qu’un groupe comme le nôtre émerge pour qu’il dérange. On a beau se méfier du concernisme, on est conscient que la somme de nos identités est effacée à la seule lecture du genre.
Oui, à Zawa Prod, on est pour l’instant principalement des mecs. Des mecs d’origines prolo, geek, queer, arabes ou musulmanes, qui viennent parler avec leurs codes, dans un ancrage politique qui mélange la gauche radicale, le féminisme matérialiste, l’antiracisme décolonial. Dans tout ce qu’on a produit, c’est précisément parce qu’on est issus des masculinités qu’on arrive si bien à parler des incels, des beaufs, des vendeurs de formation en séduction, des gamers et des barbares. Avec notre ton de mecs, nos blagues de mecs, nos vécus de mecs. Si on a aucun mal à se considérer de gauche, on a conscience d’avoir toujours été complémentaires aux discours féministes et un remède aux discours masculinistes qui pullulent sur internet. C’est pour cela qu’on a été autant décriés que respectés et qu’on a trouvé notre public. Cette façon de faire a politisé un tas de meufs et de mecs paumés, mais pas que, car elle a aussi rassemblé celles et ceux qui ne se retrouvaient pas dans les cases qu’on leur proposait ailleurs.
Comment ça se fait alors qu’on soit perçu à ce point comme des antiféministes ? Est-ce parce qu’on s’inscrit parmi celles et ceux qui constatent qu’au même titre que l’écologie de jardin, le féminisme libéral est devenu le terrain privilégié et performatif de la petite bourgeoisie intellectuelle, et que dans la triste hiérarchie des luttes, ses conflits d’intérêt ont pris le dessus sur le reste ? Il faut bien constater que certaines appropriations du féminisme servent à plaquer des lectures essentialistes sur la masculinité et la féminité, à relayer des discours racistes, à passer sous silence d’autres dynamiques sociales, ou encore à réclamer l’alourdissement des peines et le renforcement de l’appareil policier et judiciaire. Et ces discours ne viennent pas uniquement de la droite. C’est même parfois dans les mouvements de gauche qu’ils sont enracinés.
Nous pouvons nous moquer du caractère soporifique des conférences intellectuelles, la qualité douteuse de leur captation audio, le manque de représentation populaire dans les organisations et les partis de gauche, la timidité des discours antiracistes au regard de l’islamophobie ambiante, le rapport méprisant qu’ont les élites universitaires au divertissement, à l’art et la culture, tout ça, nous pouvons tirer à boulets rouges dessus, mais pas sur les angles morts du féminisme ! Sur ce sujet, chut, on est illégitimes.
Pourtant, c’est bien nos lectures féministes et queer qui nous ont permis de concevoir le genre dans sa globalité, et comprendre la masculinité comme un des rouages de sa complexité. C’est bien notre considération pour le féminisme matérialiste qui pose problème à nos adversaires libéraux et de droite. C’est pourquoi on se dit qu’il y a derrière ce reproche d’abord et avant tout un problème avec notre ton, avec notre façon de faire.
Il y a un décalage entre la théorie et la pratique. La gauche foisonne de concepts pour parler de la sexualité, de la drogue, de la précarité, mais derrière ses prétentions progressistes, elle n’aime pas tant que ça quand des personnes expriment leurs dissonances, et encore moins avec leurs mots. Cela reste finalement sale, de parler vrai, de réalité crue et d’expériences torturées. Tant qu’on est dans l’abstraction, dans des séries ou des films, on peut s’en émouvoir, mais dès qu’on donne l’exemple de quelqu’un de concret, avec ses tares et ses défauts, on est sur une pente glissante. C’est forcément problématique. Comme si on cherchait à l’expliquer, ou pire, à l’excuser.
L’ironie dans tout ça étant qu’on reste finalement assez loin des canons de la masculinité hégémonique. Si nos attitudes et nos discours sonnent déjà trop mascu pour certains, je n’ose me demander comment ils perçoivent les milieux d’où nous provenons. C’est certainement la raison pour laquelle on ne peut, comme certains hommes aiment s’en vanter, considérer la masculinité par le seul prisme du dégoût. A cause de ça, peut-être qu’on est pas safe, et qu’on ne le sera jamais. Peut-être qu’il serait préférable que ces sujets soient traités par des personnes plus polies, plus protégées, qui auraient alors le luxe de ne dessiner que les contours de l’abîme sans jamais avoir à y plonger.
On a l’impression que c’est cette vulgarité qui pose problème à nos détracteurs, et que c’est ce conflit politique qu’ils n’arrivent pas à aborder avec nous. C’est cette liberté que nous avons pour parler de nos vies et de nos failles, et cette façon de revendiquer une forme de droit à l’erreur, à la difficulté, au fait d’avoir pu prendre des chemins qui semblent inexplicables pour les plus privilégiés. C’est en tout cas la résonance politique qu’elle suppose, et le prétexte pour lequel beaucoup ne nous apprécient pas – et nous résument à de méchantes ordures. Voilà pourquoi, lorsque mon ex me reproche d’être un pervers narcissique, nombre d’entre eux sortent du bois en affirmant qu’ils s’en « doutaient », que c’était « sûr depuis le début », et qu’on a « bâti nos carrières sur la misogynie ».
Et si donc notre exploration et notre compréhension des masculinités sont ce qui nous vaut cette triste réputation, eh bien, allons-y. Ce n’est pas une étiquette qui nous enchante, loin de là ! Mais en tous cas, c’est une contradiction que nous aurons bien moins de mal à défaire que celles de ceux qui nous pointent du doigt.
Pervers narcissique
Quoi de plus évident pour Narcisse, si ce n’est l’exercice du reflet ?
Je suis né, et comme tout le monde, j’ai pas trop compris pourquoi. Je décevais visiblement souvent ma mère, vu qu’elle me frappait. Très jeune, on m’a annoncé qu’elle était malade, et qu’elle allait bientôt mourir. On m’a conseillé de ne pas pleurer. Comme je ne savais pas comment réagir, j’ai trouvé ça un peu cool. Je lui en ai voulu de survivre. J’arrivais pas à aimer l’école. Les profs et les adultes me disaient que j’étais nul. Je comprenais pas pourquoi c’était pas bien d’être un babtou, je comprenais encore moins pourquoi mes potes me disaient que c’était toujours mieux que de pas en être un. Je me suis enfermé, je jugeais les autres. Quand j’ai eu internet, j’ai commencé à trop traîner dessus. J’y ai rencontré des types pas nets. J’ai joué au plus malin sur des forums. J’faisais le mec, mais quand mon grand frère a tabassé ma mère, j’suis pas intervenu. J’ai pas assez stoppé mes potes qui faisaient des vannes de merde, qui s’en prenaient aux meufs et aux autres. J’ai rigolé à gorge déployée avec eux quand ils se moquaient de la go que j’aimais. Je lui en voulais d’être partie à Paris, d’avoir plus d’opportunités dans la vie que moi. J’me sentais si seul que j’ai fait du chantage au suicide pour retourner avec elle. Résultat je lui ai fait encore plus de mal. J’travaillais chaque vacances mais j’avais pas assez de thunes pour mes études. J’ai été agressé 2 fois en 3 mois, alors ça m’a achevé, j’ai dû les arrêter et rendre ma chambre de 9m² du Crous. J’avais vraiment envie de me foutre en l’air, j’ai d’ailleurs voulu me pendre dans la chambre de mes parents. Ils n’ont pas su quoi faire, et ils s’en sont voulu. Alors je m’en suis voulu aussi. Ils m’ont emmené voir un psy. J’arrivais plus à dormir, je prenais des cachetons dont je comprenais ni le nom ni les effets. J’ai trouvé une coloc. J’ai envoyé une photo de mes couilles à tout mon répertoire pour faire rire des cons lors d’une de mes premières cuites. Il y avait même mon ex et ma mère dedans. Dès le lendemain, j’ai pas trouvé ça si drôle mais j’ai mis deux ans de plus à m’en excuser. J’ai fini par me séparer de ces mecs, ils m’ont harcelé pendant des années. J’ai trouvé que c’était mérité. Un jour y en a un qui est venu me demander pardon, alors je l’ai remercié et on s’est remis à se kiffer. Ma mère est retombée gravement malade. J’ai raté mes études, j’y arrivais pas, je préférais boire, jouer aux jeux vidéo et oublier. J’ai commencé une médiocre chaîne YouTube, et j’enviais les stats des autres. J’étais tellement obnubilé par ça, j’ai pas été voir tant que ça ma mère à l’hosto. Le train était cher et ça me servait d’excuse. Je l’ai laissé crever sans lui dire assez combien je l’aimais. J’ai pas assez parlé à mon père quand il déprimait. J’ai pas téléphoné à mon grand-père, parce que je lui en voulais. J’ai revu mon frère après dix ans, et je suis parti plus tôt parce que c’était trop violent. J’ai pas su être un bon frère. J’ai pas su être un bon fils.
J’ai pas pris mes responsabilités. J’ai plus su faire les vidéos qu’on me demandait. J’ai lu tous les comms qui disaient que j’étais une petite merde autiste privilégiée, un cuck et un pédé, et j’ai été d’accord avec eux. J’ai commencé à fumer de la beuh, et à boire massivement de l’alcool. Je suis devenu un drogué et un alcoolique. J’ai arrêté de payer mon loyer. J’diabolisais mon propriétaire et les 450 € qu’il me volait, mais quand son fils m’a appelé pour me dire que je devais le rembourser, parce qu’il venait de perdre son père et qu’il voulait vendre l’appartement, j’ai pas su quoi faire. Alors j’ai appelé mon papa. Il m’a dit qu’il allait vendre sa voiture, bien qu’il vivait dans un petit village et qu’il en avait besoin. J’ai envisagé de refaire un taf qui me plaisait pas, mais j’ai préféré faire un thread de salope. J’ai joué la victime, et des gens m’ont envoyé quelques sous. J’m’en suis voulu et j’ai fait Réponse à Internet. J’ai perdu mon toit et bizarrement presque tous mes potes. J’ai couché avec une meuf que j’aimais au début, car je croyais qu’elle me considérait, et que j’allais m’installer dans son bel appart. Elle m’a jeté pour un autre mec et parce que je trimballais mon chien. J’ai épuisé ce qu’il me restait d’amis en traînant chez eux. Je voulais pas retourner chez mon père. Je ne voulais plus être un poids pour lui. Cette meuf m’a rappelé, et a accepté que je revienne chez elle s’il n’y avait plus mon chien. J’ai dû abandonner mon chien. J’crois que ce jour, j’ai presque plus pleuré que pour ma mère. J’avoue, mon cœur a eu du mal à aimer à nouveau. J’ai rencontré Raz. J’lui ai tout raconté, et il m’a aidé à monter de nouveaux projets. Il a perdu son appart lui aussi, et puis son taf. Il s’est remis à bader. J’ai dû lui dire que c’était soit il streamait avec moi, soit il allait rester un junkie et crever d’overdose. Je sais pas pourquoi il m’a écouté. J’ai rencontré Cassandre, j’avais pas confiance en lui parce que c’était un bourgeois. Pourtant c’est grâce à lui qu’on a retrouvé un toit. J’me suis barré direct de chez la meuf chez qui je créchais. Je lui ai toujours pas pardonné pour mon chien, je crois. J’ai posé mon lit dans une chambre, après plus de trois ans sans en avoir, et j’ai perdu mon père le même jour. J’l’ai rappelée et elle m’a aidée à gérer son décès lorsque j’y arrivais pas. Alors, je me suis dit qu’elle était quand même chouette. On était quittes. Et on se quitte. C’est dur, et j’me rends compte que ça commence à faire pas mal de blessures. J’arrête l’alcool, et la weed. J’me mets au sport, j’me promets d’être un autre homme. J’grimpe, j’grimpe, tellement que je crois que j’m’en sors. J’me mets avec une fille bien avec qui je traînais au squat. Mais son mal-être me renvoie à mon mal-être. Alors je lâche la relation et j’me concentre sur Twitch. À la place, j’ai des plans culs minables. La vérité, ces gars et ces gos, j’les trouve trop bien, pas assez cassés pour me comprendre. J’ai du mal à bander, ou à pas stresser quand j’ken, parce que j’ai oublié comment on fait quand on en a vraiment envie. J’crois que j’en ai marre de baiser pour rien. J’vois Raz et Cassandre être heureux dans le salon le soir, et moi aussi j’veux être amoureux. J’suis jaloux d’eux. La coloc s’envenime en partie à cause de ça, et chaque soir on doit pourtant streamer. Jouer les petits caïds de la gauche sur internet, comme on s’imaginait l’être dans les squats.
J’rencontre cette go, elle est comme moi. Elle a plus d’abonnés TikTok que moi. Elle fait un métier mi-privilégié mi-précaire comme moi, elle gagne plus que moi mais elle flippe plus que moi. Elle est malheureuse en amour aussi. On décide de se voir de plus en plus. Je l’emmène dans mon univers, mais j’vois qu’on la considère moins et qu’elle en souffre. J’lui fais des leçons auxquelles je crois à peine, sur le fait que dans la vie, avec un peu de force on peut s’en sortir. Elle me dit qu’elle, elle n’y croit pas, elle a trop peur de l’abandon. Elle veut que je m’affiche avec elle sur le net, que je sois fier d’elle, qu’on se montre ensemble. Je suis fier d’elle, mais j’ai peur que les trolls d’extrême droite que j’affronte mettent sa tête sur des miniatures abjectes. Alors je refuse, et elle pense que je l’aime pas. Elle se ferme parfois, parce que je suis irritable et que je m’énerve, parce que je priorise mon travail à elle, parce qu’elle croit que quand j’vais voir quelqu’un, c’est pour la tromper. On s’embrouille mais on se soutient, on s’persuade l’un et l’autre qu’on n’aura de toute façon pas mieux. Un jour à Noël on se boude. Je veux faire semblant qu’on devrait être heureux ensemble, qu’on est la seule famille qui se suffit, et elle non. Elle sait que c’est un mensonge, que nos parents ne sont pas là et que c’est ça le fond du problème. Je déménage de la coloc, je trouve mon propre appart. Il est grand et bien, j’ai enfin un peu d’argent. Elle vient chez moi tout le temps. Tellement qu’au bout d’un moment, on finit par emménager ensemble. C’était pas une si bonne idée. Peu après, j’ai besoin de vacances. Elle ne veut pas partir, mais elle ne veut pas que je parte sans elle non plus. Je lui propose de payer la plupart du voyage, et on s’envole. Sur place, on s’agace, on s’engueule de plus en plus. Elle me force à participer à son contenu, et se sent lassée du mien. On ne s’aime plus je crois. J’étais dans le déni, je croyais que ce voyage allait nous renforcer, mais il me montre ce que je ne voulais pas voir : on s’étouffe, on s’insupporte. Elle ne veut pas me laisser aller boire un verre avec un pote. J’y vais quand même. On se tire la gueule tout le reste des vacances ou presque. Le dernier jour, je lui dis que je n’en peux plus. Et qu’à notre retour, on se quittera. Je lui dis de rappeler sa proprio. Elle récupère son appart. Elle me menace de se suicider. Je me reconnais. Elle dit qu’elle va disparaître pour toujours, qu’elle va me bloquer de partout. Je lui dis qu’on a besoin de temps, là, mais qu’on est pas obligés de se détester, qu’on peut faire autrement, qu’on peut se comporter comme des adultes de plus de 30 ans. Elle part au Koweït, elle me dit que c’est pour un temps. Elle revient en urgence trois mois après. On se voit, avec des amis en commun. Elle m’explique que sa coloc l’a virée en l’insultant. Je la rassure en lui disant que sa pote est pas très cool. Elle me remercie et me dit bravo : elle voit que de mon côté, j’ai bien réussi. Maintenant, on a des locaux, une équipe, un show qui tient la route. Je m’en veux de ce côté inégalitaire, de la chance que j’ai qu’elle n’a pas eue. Je lui propose de participer, de l’aider, mais elle veut aussi voler de ses propres ailes, ce qui se comprend. Des gens avec qui on travaille l’aident avec plaisir. Je lui donne des conseils sur ses vidéos, sur son projet d’émission, sur ses choix de logos. Elle se confie à des amis qu’on a en commun, sur notre rupture, sur le fait qu’elle m’aime encore, que c’est toujours douloureux pour elle. Je trouve qu’elle m’envoie trop de messages, qu’elle fait des sortes de chaud/froid un peu bizarres, et qu’elle utilise des prétextes professionnels pour ça. Avec Raz, on lui dit. Sans fermer la porte, en lui disant qu’on comprend que ça risque de lui prendre du temps. Elle finit par me bloquer, par nous bloquer, et m’accuse aujourd’hui de l’avoir mise sous emprise et avec elle le monde entier.
Je ne lui en veux pas, j’ai toutes les raisons de penser que j’ai fait de la merde, que cette relation n’était pas bonne, ni pour elle, ni pour moi. Le tribunal d’internet exige de moi que je comprenne ce qui n’allait pas dans cette relation, et de faire le chemin, d’évoluer. L’ennui, c’est que je trouve que je l’ai déjà fait. Si je l’ai quittée, c’est bel et bien parce que je trouvais que cette relation devenait toxique. Je n’ai pas envie d’invalider son ressenti pour autant. Je vois comment, à travers les asymétries de la relation, à cause de nos parcours de vie respectifs, de la taille dévorante de mes projets, de son emménagement chez moi et pas chez elle, elle a fini par se dire qu’elle s’effaçait à mon profit. Pour ça, j’en suis sincèrement désolé. Et s’il le faut, je lui présenterai mes excuses autant de fois qu’il le faudra. J’aimerais qu’elle sache que la blesser n’a jamais été mon intention. J’ai cru en ce couple et j’ai voulu me battre pour le sauver, du mieux que je le pouvais. J’ai fini par me rendre compte de ces déséquilibres et j’en ai conclu que ça ne pouvait plus fonctionner. Je comprendrais qu’elle ne puisse pas me le pardonner. Si elle souhaite qu’un jour on en discute, ma porte sera toujours ouverte. Si elle ne le veut pas, j’espère qu’elle saura que je l’accepte. Et que cela ne regarde qu’elle.
La Peine de la Gauche
Dany et Raz ont craqué en live. Une chose est certaine : nous n’aurions pas dû réagir comme ça. Notre public est déçu. Nous n’avons pas été capables de réussir là où tous les autres ont échoué. Au-delà de ce qu’on a fait, et qu’on nous apprécie ou non, la réponse que tout le monde attend est : comment on fait ? Comment on gère dans ce genre de situations ? Le souci étant que personne ne sait vraiment.
Il y en a qui prétendent avoir une solution, qui surfent sur ce vide politique à coup de tiktoks, de tweets ou de vidéos, pour incriminer, rappeler à quel point ça les indigne, pourquoi eux sont vertueux. À peine 24 heures après, Mathieu Burgalassi témoigne sur son live qu’il reçoit des messages lui demandant de supprimer les entretiens qu’il a menés avec Raz et moi. Plusieurs de mes ex et de mes amis reçoivent des messages, parfois par dizaines, pour leur demander de témoigner ou de se prononcer sur mon cas. Tous s’immiscent dans ma vie privée, dans l’intimité de mes proches, et propagent des choses fausses à notre égard. Ils débattent pendant des heures de ce qu’on devrait faire des agresseurs, de moi, des autres, tout en étant incapables d’envoyer ou de répondre à un message privé pour tenter de comprendre la situation. Au lieu de ça, ils en font du contenu, et se gargarisent de bonnes méthodes. Une partie du public a l’impression d’obtenir des réponses, de regarder des leaders qui savent quoi faire de leur colère. Une autre est déçue d’eux, en plus de nous.
Bien sûr, ils savent que quelque chose est louche là-dedans. Ils n’aiment pas ces méthodes quand ça les touche. Ils ont conscience que ça a un impact concret sur la vie et la santé mentale des gens. Ils ont lu les ouvrages militants, vu les vidéos qui parlent de cancel culture, de moralisme progressiste, de logiques punitives. Ils ne veulent pas être associés à tout ça. C’est pourquoi ils répètent comme des perroquets être « pour la justice transformative » et que c’est « mal d’aller harceler les personnes concernées ». Pourtant ils le font. Ils ont toute cette violence sous les yeux, et s’en dégoûtent autant qu’ils s’en délectent.
Quand ce genre d’affaires devient médiatique, ou finit en ligne, on voit bien la manière dont beaucoup les commentent et les traitent, deviennent juge, juré, avocat, procureur ou bourreau, voire tout à la fois. Ils sont pris par l’urgence de réagir, selon leurs principes politiques ou moraux. Mais ils occupent nécessairement une place extérieure. Ils deviennent dépositaires d’une parole, publique ou privée, et ne savent pas quoi en faire.
C’est ce qui les amène presque toujours à déposséder les personnes concernées de leur propre témoignage : à peine est-il posé qu’il ne leur appartient déjà plus. Le voilà disséqué, analysé, passé à la moulinette de la théorie politique, mis à distance d’une telle façon qu’on y perd l’émotion brute qui l’a entraîné en premier lieu. La souffrance à réparer se perd dans la tentative désespérée des autres de donner un sens à ce qui s’est passé. On se retrouve alors piégé dans une frustration partagée, qui fait l’inverse de soigner. Si le traumatisme peut s’apparenter à une suspension du temps, où la personne ressasse sans cesse l’événement en en devenant prisonnière, la multiplication des discours et des prises de position reproduit alors ce schéma et le perpétue. On attend une sentence qui ne viendra pas. On ne fait que répéter « Et après ? »; on extrapole, on fouille dans le moindre recoin, on décortique chaque phrase, chaque intention, pour alourdir le dossier et justifier qu’aucune peine ne suffira jamais.
Pourtant, en principe, la justice, toute perfectible qu’elle soit, suppose la temporalité. Elle est censée recontextualiser les faits, solder la douleur, trancher pour permettre à la société et aux différentes parties d’avancer, de passer à autre chose. Mais la raison pour laquelle on critique autant la justice telle qu’elle est rendue, c’est aussi parce qu’elle est profondément inégalitaire. Il y a des personnes qui ne sont jamais condamnées, et d’autres qui le sont systématiquement. Ce sont principalement des hommes dans les deux cas, mais pas exactement les mêmes. On le sait, en France, nos tribunaux protègent plutôt les ministres que les victimes de la police.
C’est cela que le call-out essaie de pallier : atteindre ceux qui sont inatteignables, faire valoir son vécu sans intermédiaire pour le rabaisser, visibiliser ce qui est habituellement caché. Quitte à ce que ça fasse du mal. On peut reconnaître que ça peut être légitime et nécessaire dans certains cas. Mais avoir recours à quelque punition que ce soit est un choix qui s’interroge. En supposant qu’elle puisse être plus efficace que destructrice, il faut délimiter clairement à partir d’où elle commence. Quel degré de gravité mérite quelle sanction ? Pour quelles cibles et pour combien de temps ?
C’est là qu’il faut se poser et analyser. On peut trouver que notre réaction était nulle, mais admettre que celle des autres n’était pas meilleure. Le call-out est un processus inarrêtable qui une fois lancé isole, interrompt le dialogue et éclabousse toutes les personnes qui en font partie. Une sorte de peine qu’on applique sans discernement, sans être sûr de ce qu’on en attend, et dont il devient impossible d’assumer tous les effets.
Pour justifier la peine et la répression, on se sert souvent des cas les plus extrêmes, les monstres : leurs actes sont si terrifiants, qu’on peut facilement les juger, et s’en débarrasser, comme s’ils étaient des exceptions à ce qu’il se passe dans la société, que leurs actes n’étaient à aucun moment de notre ressort. Mais dans le cas des violences ordinaires, la plupart sont plutôt d’une affreuse banalité. Elles peuvent être tout aussi traumatisantes, mais elles sont plus complexes à trancher, plus douloureuses à reconnaître. Elles ne nous appartiennent pas totalement, et on en est aussi un peu tous et toutes responsables.
Ce qu’on peut retenir des exemples récents — ceux d’Adrien Quatennens et Taha Bouhafs — c’est que même des organisations politiques progressistes, pourtant épaulées par des féministes spécialisées, n’ont pas su trouver d’issues satisfaisantes.
Pour l’un, il y a eu violence, il y a eu condamnation, mais on a fait l’autruche sur la marche qui devait suivre. Pour l’autre, on ne sait toujours pas de quoi il est accusé, et il a été écarté malgré tout, en plein cœur d’une campagne de dénigrements racistes.
L’incertitude autour de la manière de traiter ces situations rend leur gestion profondément partiale. Cet arbitraire ouvre la voie à l’instrumentalisation : les affaires de violences sexistes et sexuelles deviennent parfois le terrain où se rejouent d’autres conflits politiques — au risque qu’elles paraissent « réglées », alors qu’elles ne le sont que sur un malentendu.
C’est pourquoi j’ai un peu de mal avec tout ce qu’il se passe, que ce soit à propos de moi, ou à propos des autres. Quelque chose ne va pas avec ces innombrables histoires qui pullulent dans les cercles militants, les milieux artistiques et étudiants. Si j’en crois les dizaines de témoignages que j’ai reçus depuis cette histoire, pour toutes les personnes qui ont eu un jour à gérer ça, le même constat s’impose : il n’y a pas de mode d’emploi. Ne rien faire est un problème, car laisser le fautif en place, c’est quelque part accepter ses comportements, et envoyer un message catastrophique envers la victime. Mais l’isoler ou le virer, c’est une sanction souvent aussi inutile que trop sévère, qui réalise l’exploit de faire pire que la justice traditionnelle alors qu’elle était censée s’y substituer. Souvent, finalement, c’est tout le groupe qui s’en veut, et personne n’en sort avec le sentiment d’avoir avancé.
Dans ces histoires de pratiques punitives communautaires, où nous avons tout à revoir, où la place n’est plus à l’écoute mais au cyberharcèlement et au bad buzz, mon ex et moi sommes au moins victimes de cette bêtise. Le nœud n’est pas tant en moi, ou dans les médiocres comportements que j’ai pu avoir. Il est plutôt inhérent à cette manière absurde qu’a ma génération de tenter de résoudre son impuissance politique en la reproduisant.
On le sait, la majorité des situations de violences sexistes, racistes, ou interpersonnelles ne sont pas que le fruit des individus qui les commettent. Elles sont aussi structurées, produites par des systèmes de dominations dans lesquels nous sommes tous et toutes pris. Il arrive même, assez souvent, que l’on puisse commettre une violence sans forcément s’en rendre compte, tant elles sont banalisées et reproduites. Mais dès qu’on parle de sujets graves, et notamment de VSS, qui est une des formes de violence les plus moralement débattues actuellement, là encore le problème est double. « Excuser » ou expliquer une VSS à cause de la dimension systémique du patriarcat semble aussi dangereux et épouvantable que d’imputer la faute toute entière à l’individu qui l’a commise. Comment faire, comment trouver un entre deux ? C’est la question à un million d’euros. Celle qui pourrait résoudre des siècles de débats philosophiques entre déterminisme et libre arbitre. Celle dont on a désespérément besoin.
La vérité est multiple, c’est pourquoi il faut considérer toutes les paroles, tous les points de vue, pour déplier les situations dans lesquelles notre société inégalitaire nous précipite. Malheureusement, on est souvent désemparés face à ça, et on cherche une réponse morale, individuelle à des problèmes collectifs. On continue de raconter qu’il y a de grandes structures maléfiques qui nous incitent à mal faire, et qu’il suffirait d’une volonté héroïque pour leur tenir tête. Cela mène forcément à ce qu’il y ait d’un côté les gentils, les gens formés et éduqués, et de l’autre les merdes, les incapables de se déconstruire.
N’oublions pas que nous prétendons parler aux minorités, aux opprimés, à celles et ceux qui portent mille stigmates sur le dos. Qui voudrait nous rejoindre, si nous appliquons un ticket d’entrée aussi cher, où il faut être infaillible pour être « légitime » ? Sommes-nous seulement bienveillants si on ne peut l’être qu’envers les gentils et les innocents, et non envers les malchanceux et les moins bons ?
Je vois toutes ces prises de parole qui viennent répéter « Brûlons nos idoles » comme une litanie trop agitée. Mais à l’inverse, pourquoi ne pas plutôt les considérer comme humaines, c’est-à-dire parfois nulles ou décevantes, parfois inexplicablement merveilleuses, souvent les deux, et en prendre soin en tant que telles ! Un Mélenchon, soyons déjà heureux d’en avoir un ! Ce n’est pas tous les pays en ce moment qui ont notre gauche. Certains n’en ont même plus. Si précisément il n’y a pas de femmes là où il y a difficilement un homme, c’est que les trous de souris sont encore trop petits.
Bien évidemment, l’homme providentiel est un mythe. Mais paradoxalement, beaucoup l’attendent là où ils croient le rejeter. Ô seigneur, s’il vous plaît, dans le cadre de cette lutte bientôt perdue, envoyez-nous des anges qui n’existent pas pour remplacer les imparfaits qui la mènent déjà !
Arrêtons les enfantillages. On joue avec le feu. Nous perdons un temps fou à remettre constamment en cause les rares figures et initiatives que nous avons, au service de la droite et de la réaction. Le dernier exemple en date est celui de la France Insoumise et de son affiche sur Cyril Hanouna supposée antisémite. À l’heure où l’extrême droite au pouvoir fait de véritables saluts nazis en public, les libéraux tombent dans le piège et finissent moins gênés par eux que par nous. Si on veut véritablement faire front, on doit s’attaquer aux racines des problèmes, pas seulement à leurs symptômes — au risque d’en retrouver chez n’importe qui. Ayons au moins ce réflexe à l’œil, ne serait-ce que parce qu’il s’est retourné plus d’une fois contre nous.
Geoffroy de Lagasnerie nous alertait récemment sur la nécessité de se méfier de penser la lutte dans les mêmes termes « d’impunité » et de « responsabilité personnelle » que la droite. Certes, qu’il s’agisse des ultra-riches, des dealeurs de drogue ou des prédateurs sexuels, en fonction de nos préférences politiques, ce ne sont pas les mêmes personnes que notre colère vise. Mais le risque que l’on court, en refusant tout projet politique qui n’aura pas pour finalité d’être abolitionniste, c’est celui de conserver le même ordre social, car, à la fin, ce sont toujours les mêmes qui trinquent quand on choisit de renforcer l’arsenal répressif.
Ce n’est ni pour mon cas, ni pour demain, ni peut-être même pour ce siècle ou le prochain, qu’on trouvera comment faire justice. L’humanité a progressé sur des centaines de sujets, sur des choses aussi complexes que la médecine ou la physique, en mettant son logiciel à jour, à la lumière des sciences et de l’histoire. Mais quand il s’agit de nos blessures, comment se fait-il que nous continuions de nous punir, de nous enfermer, voire de nous tuer ? Pourquoi sommes-nous incapables de réparer le mal que l’on se fait sans imaginer faire du mal en retour ? Si l’on veut résoudre ce blocage, il semble que nous devons presque tout repenser. C’est pourquoi l’effort paraît si difficile, si idéaliste, si insurmontable.
On pourrait croire que c’est à cause de notre appétence naturelle pour la vengeance. Mais je préfère parier sur notre empathie plus que sur notre ressentiment. En réalité, je crois que dans notre vie quotidienne, on cherche justement à éviter de sanctionner les autres, à résoudre les conflits pacifiquement, idéalement à travers la communication et le temps. Dans ce monde qui se noircit, où la guerre et l’effondrement écologique hantent nos vies comme d’épais et sombres nuages, condamner moins durement ce que nous sommes est bien ce qui pourrait nous en sauver.
C’est sur cette banalité que je fonde mon espoir. Le jour où l’humanité acceptera sa laideur, elle y apercevra le reflet de sa beauté. Ignorer la bonté qui règne en nous, c’est comme se regarder dans un miroir et ne voir que ses défauts. Cela ne peut mener qu’à se détester soi, et les autres en retour. Alors, ne nous posons pas en juge, afin de n’être pas jugés ; car c’est de la façon dont nous jugeons qu’on nous jugera, comme nous l’a soufflé celui qu’on a crucifié pour nos péchés.

Répondre à ymsama003 Annuler la réponse.